Poèmes

La Chair du monde

Jean Paul Guibbert

LE POÈME EST UN TISSU DE BRUMES
à l’envers du renoncement.
Nous nous éloignons, puis la forme
nous rejoint ou s’efforce de nous reprendre.
Alors nous savons
que nous ne sommes pas abandonnés
et que le temps égale si peu la durée
qu’il en sera ainsi
jusqu’au dernier jardin possible.

Un arbre nu dans la lumière,
un champ ouvert,
nous prient de demeurer
pour ce qui venant de plus loin que l’aube
depuis l’aube vient au-devant de nous.

Jean Paul Guibbert
La Chair du monde, Éditions Phébus, 2005

La vie profonde

Anna de Noailles

Être dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Étendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire le sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Anna de Noailles
1876 - 1933
« La vie profonde », Le Cœur innombrable, 1901

« Hérédité »

Tony Harrison

« Hérédité »

Comment tu es devenu poète, c’est un mystère !
D’où a pu te venir ce talent ?
Disons : J’avais deux oncles, Joe and Harry –
l’un était bègue, l’autre était muet.

Tony Harrison
Cracheur de feu, Traduction de Cécile Marshall, Éditions Arfuyen, 2011

« Heredity »

Tony Harrison

« Heredity »

How you became a poet’s a mystery !
Wherever did you get your talent from ?
I say : I had two uncles, Joe and Harry –
one was a stammerer, the other dumb.

Tony Harrison

Le général sudiste de Big Sur

Richard Brautigan

Une mouette vint nous survoler, son cri nous parvenait dans la lumière, son cri traversait historiquement des chansons de douce couleur. Nous avons fermé les yeux, et l’ombre de l’oiseau s’est enfoncée dans nos oreilles.

Richard Brautigan
1935 - 1984
Le général sudiste de Big Sur, Christian Bourgois éditeur, 1975

« Chanson »

Connais-tu son amour ?
C’est comme une pluie fine qui tombe
Et l’on marche sans se rendre compte.
Mais on sent qu’au bout de quelque temps
On est mouillé jusqu’à l’âme.
Son amour est ainsi.

« Chanson »
Traduction de Gérard Chaliand
Anthologie de la poésie populaire kurde, Éditions de l’Aube, 1997

Lettre à Louise Norcross

Emily Dickinson

Longing, it may be, is the gift no other gift supplies.

Le désir, peut-être, est le don qu’aucun don ne procure.

Emily Dickinson
Lettre à Louise Norcross, 1872.

Poème pour Emily Dickinson

Alejandra Pizarnik

De l’autre côté de la nuit
l’attend son nom
son subreptice désir de vivre,
de l’autre côté de la nuit !

Quelque chose pleure dans l’air,
les sons dessinent l’aube.

Elle pense à l’éternité.

Alejandra Pizarnik
« Poème pour Emily Dickinson », traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, La dernière innocence, Ypsilon Éditeur, 2012.

Poema para Emily Dickinson

Alejandra Pizarnik

Del otro lado de la noche
la espera su nombre
su subrepticio anhelo de vivir,
del otro lado de la noche !

Algo llora en el aire,
los sonidos diseñan el alba.

Ella piensa en la eternidad.

Alejandra Pizarnik
« Poema para Emily Dickinson »

« J’ay dit à mon désir »

Philippe Desportes

J’ay dit à mon désir : pense à te bien guider,
Rien trop bas, ou trop haut, ne te face distraire.
Il ne m’écouta point, mais jeune et volontaire,
Par un nouveau sentier se voulut hasarder.

Philippe Desportes

Poème
de l’instant

L’ARDEUR COSMIQUE

L’Ordre et la Vérité sont nés
de l’Ardeur qui s’allume.
De là est née la Nuit.
De là l’Océan et ses ondes.

De l’Océan avec ses ondes
naquit l’Année,
qui répartit jours et nuits,
régissant tout ce qui cligne des yeux.

Rig-Véda, « L’ARDEUR COSMIQUE », traduit du sanskrit par Louis Renou, Du feu au cœur du vent, Trésor de la poésie indienne, Édition de Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 2020.