Poèmes

Survivance des lucioles

Georges Didi-Huberman

Les lucioles, il ne tient qu’à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons pour cela, assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d’humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes - en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur - devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensée à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle.

Georges Didi-Huberman
Survivance des lucioles, Éditions de Minuit, 2009.

L’Aloès

Liliane Wouters

Parfois l’amour et le désir
dorment ensemble

Et ces nuits-là on voit
la lune et le soleil.

Liliane Wouters
1930 - 2016
L’Aloès, Luneau Ascot Éditeurs, 1983.

Au secret

Franck André Jamme

J’aurai vu.
J’aurai saisi, à force, les trois cercles :
le commun, le propre et celui de l’arcane.
J’aurai su le désir et le vide.

Parfois, trop proche de comprendre,
j’aurai baisé les lèvres de l’abîme.
Quelques chances m’auront sauvé.
Il me faudra beaucoup d’esprit,
à la dernière passe,
pour rire de l’infime chemin parcouru.

Franck André Jamme
1947 - 2020
Au secret, Éditions Isabelle Sauvage, 2010.

Poésies érotiques

Évariste de Parny

Enfin, ma chère Éléonore,
Tu l’as connu ce péché si charmant
Que tu craignois, même en le désirant ;
En le goûtant, tu le craignois encore.
Eh bien, dis-moi ; qu’a-t-il donc d’effrayant ?
Que laisse-t-il après lui dans ton âme ?
Un léger trouble, un tendre souvenir,
L’étonnement de sa nouvelle flamme,
Un doux regret, et surtout un désir…
… Moments délicieux, où nos baisers de flamme,
Mollement égarés, se cherchent pour s’unir !
Où de douces fureurs s’emparant de notre âme,
Laissent un libre cours au bizarre désir !

Évariste de Parny
1753 - 1814
Poésies érotiques, 1778.

Météorites

Aurélien Barrau

Dans chaque interstice de ses maux, dans chaque faille de ses souffles, dans la moindre déchirure de ses étoffes, dans l’extrême enfoui des apeurés de son infime : la candeur presque aride d’un décillé perdu…

Aurélien Barrau
Météorites, « Bris », Éditions Michel Lafon, 2020.

Une fin d’après-midi à Marrakech

James Sacré

Parler s’en va dans la nuit, entièrement :
Comme un désir est dans le cœur.

James Sacré
Une fin d’après-midi à Marrakech, Éditions Ryôan-ji, 1998.

Je suis de la maison du songe

Francis Coffinet

Si tu hésites entre deux chemins
ne choisis pas celui de la mémoire
mais celui de la feuille creuse
et gagne la racine

Francis Coffinet
Je suis de la maison du songe, Éditions Unicité, 2020.

Je suis la fille du baobab brûlé

Elle a une main dans la main du désir
Nous ramons en haute mer
Les eaux suffoquées cassées
Masses pendues aux os tendres
Où je meurs dialogue des corps
Le voyage est infini sur les routes de lumière
Le vin des amants est un baiser mortel

Au chant de la bien-aimée
Un soupir rend l’éternité
Mêlant l’anatomie des sens
Notre histoire refuse la chronique des héros
Le sexe humide du poème
Nourrit l’espérance du monde
Nous arriverons ensemble
Nous cheminerons ensemble
Nous partirons ensemble
Au contrepoint de la terre

Ce qui n’est à personne est à moi
J’embrasse le crépuscule d’eau
Je suis debout au flanc des nuages
Je respire l’air frais du soir
Tant qu’il y aura une étoile
Je brillerai avec ma chanson
Et je chanterai à voix de tête

Rodney Saint-Éloi
Je suis la fille du baobab brûlé, « Elle a une main dans la main du désir », Mémoire d’encrier, 2015.

Respire

j’avais peint avec elle les murs de sa
chambre
couleur vie

couleur vie c’était bien

Victor Malzac
Respire, Éditions de la Crypte, 2020.

Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé

Je suis d’un naturel à qui la résistance
R’enforce le désir, l’espoir et la constance.

Théophile de Viau
1590 - 1626
Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé, 1623.

Poème
de l’instant

Alejandro Jodorowsky

C’est comme ouvrir un menhir avec les mains

Cessez de chercher, vous êtes la porte
et les gardiens qui en interdisent l’accès.
Chaque pas vous éloigne du nombril
chimères assoiffées d’aventure.
Vous croyez que le mariage vous libère de la mort
ou que l’argent vous marque dans la hiérarchie divine.
Cessez de chercher, la conscience est le philtre magique,
L’œil capable de rejoindre les orbites vides de Dieu
traversant la mort. Personne ne se rencontre soi-même
en parcourant les mers ou en explorant les cavernes.
C’est difficile, comme ouvrir un menhir avec les mains
car notre âme est plus dure que la pierre.

Alejandro Jodorowsky, Traduit de l’espagnol (Chili) par Martin Bakero et Emmanuel Lequeux
dire ne suffit pas, no basta decir, Le Veilleur Éditions, 2003.